31 mai 2010   


Entretien avec Jean-François Chemain



Nous recevons cette semaine Jean-François CHEMAIN qui vient de publier aux éditions Via Romana La vocation chrétienne de la France. A notre époque où le matérialisme et le taux du CAC 40 sont l’horizon indépassable de nos contemporains, voilà une démarche intéressante. Nous avons voulu mieux connaître, et surtout faire découvrir, un auteur qui considère la vocation chrétienne de la France comme une raison d’espérer.

Nous le remercions d’avoir répondu à nos questions.

GENERATION FA8 : Bonjour. Tout d’abord serait-il possible que vous vous présentiez à nos lecteurs ne vous connaissant pas encore ? De même pourriez-vous nous décrire rapidement votre parcours politique ?

J’ai 48 ans, je suis marié, père de 4 enfants, et depuis 3 ans professeur d’Histoire-Géographie dans un collège de Vénissieux, en ZEP. Je viens de faire paraître un livre consacré à « la Vocation chrétienne de la France ». Politiquement, j’ai été très jeune  (dès 15 ans) militant dans un petit parti nationaliste (le Parti des Forces Nouvelles), puis responsable des étudiants du Club de l’Horloge à Lyon. Ensuite je n’ai plus d’engagement politique, sinon en votant élection après élection pour le Front National. En 1998, j’ai suivi Charles Millon dans son aventure sans lendemain de Droite Libérale Chrétienne, et en 2002 Christine Boutin lorsqu’elle s’est présentée aux élections présidentielles et a créé son parti : le Forum des républicains Sociaux, devenu parti Chrétien Démocrate, dont je suis secrétaire national en charge de la thématique « religion-laïcité ».

GENERATION FA8 : Après une brillante carrière dans le privé, des études qui vous permettaient d’envisager d’enseigner dans un grand lycée, voire à l’Université, vous avez choisi d’intégrer un collège de ZEP, et plus particulièrement Vénissieux. Pouvez-vous nous éclairer sur votre choix ? Y avez-vous la possibilité d’exprimer vos convictions ? Vos élèves sont-ils conscients de la chance qu’ils ont ?

J’ai effectivement poursuivi une carrière pendant 20 ans en entreprise, commençant par une petite dizaine d’années dans les très prestigieux cabinets d’audit anglo-saxons. Mais cela ne me satisfaisait pas, car pour moi l’enjeu n’était pas là. Une très forte conscience politique et religieuse m’appelait à consacrer mon énergie intellectuelle à réfléchir à la question de l’islam et aux moyens de combattre sa montée dans notre pays, et mon temps professionnel à le faire effectivement. J’ai donc à 45 ans abandonné mon métier, passé le concours d’agrégation d’Histoire, demandé ma nomination dans une banlieue difficile. J’ai 70 % d’élèves musulmans à qui je tiens, en toute liberté, un langage de vérité, et qui sont prêts à l’entendre. La clef, pour cela, passe par 3 mots : autorité, amour, vérité. Il faut d’abord savoir se faire respecter ; puis une fois que le respect est acquis, il faut montrer aux élèves qu’on les aime, ce qui est souvent pour eux un sentiment nouveau car ils ne viennent pas d’une civilisation où cette valeur a cours ; alors, on peut sans mal dire ce qu’on veut, dès lors que c’est en vérité, parce que c’est alors incontestable.

GENERATION FA8 : Pourriez-vous nous en dire plus sur votre livre ? Pour quelles raisons avoir choisi ce titre ? D’une manière générale, la vocation surnaturelle de la France est-elle encore une réalité ?

Mon livre est une réflexion personnelle que je mène, sans référence particulière à tel ou tel « maître à penser » (ce qui m’a été parfois reproché !) sur le destin de notre pays. J’y discerne l’œuvre de Dieu, qui semble avoir voulu dès l’origine que la France existât, pour lui donner une mission très particulière : défendre l’Eglise catholique romaine contre tous ceux qui voulaient la détruire, de l’extérieur, comme l’islam, ou de l’intérieur, comme les schismes, hérésies, ou encore les prétentions politiques à instrumentaliser la religion. Cette vocation particulière a façonné l’âme de notre pays, y compris dans les domaines où on le soupçonnerait le moins, comme sa vocation universelle ou son essence laïque. Elle nous interdit de désespérer de l’avenir, car Dieu n’a jamais abandonné la France, Il le lui a promis et répété tout au long de son Histoire. Mon livre est un message d’espérance pour les chrétiens qui aiment passionnément leur vieux pays. Certains croient que la France n’est plus chrétienne depuis 1789 : comment expliquent-ils alors toutes les apparitions mariales survenues aux XIXe et XXe siècles sur notre terre, et les nombreuses injonctions des papes, qui continuent à nous appeler « fille aînée de l’Eglise » ?

GENERATION FA8 : Nous sommes dans une époque où les gens lisent moins que les précédentes générations. Les moins de 25 ans ne lisent presque plus. L’avenir de notre pays reste la jeunesse. Le choix du livre est-il donc adapté pour transmettre un message aussi important ? Ne fallait-il pas passer par la vidéo ou l’internet pour véhiculer les idées présentées et développées dans votre ouvrage ?

Je n’aurais pu choisir un autre média que le livre, parce que c’est le seul qui me semble s’inscrire dans la durée. Il ne restera rien, dans quelques dizaines d’années, des sites internet, des vidéos, etc… Alors qu’on trouvera toujours des livres, dans les librairies, chez les bouquinistes, dans la bibliothèque de ses grands-parents. Mon rêve serait que vos petits-enfants découvrent mon livre en fouillant, dans 60 ans, dans votre grenier, le lisent, et y trouvent des raisons d’espérer encore dans la France. Car quels seront les défis qu’elle aura alors à relever, elle qui sera sans doute peuplée d’une bonne moitié de musulmans ?

GENERATION FA8 : Vous avez décidé de rejoindre Madame Boutin au sein de son mouvement politique. Que ce soit en France ou dans d’autres pays, les partis/mouvements démocrates-chrétiens ont échoué, en ce sens qu’ils ne changèrent jamais la donne. Pourquoi l’avoir rejoint ? De plus, son bilan au gouvernement ne plaide pas en sa faveur. Cet état de fait ne vous dérange pas ?

Vous avez parfaitement raison sur le constat. Mais Jean-Paul II a demandé aux chrétiens de s’engager en politique… Je crois sincèrement que j’ai perdu mon temps en votant pendant 20 ans pour un parti – et surtout un homme – qui discréditait sans cesse son électorat chrétien par des prises de position incompatibles avec le message du Christ. Croire en la France chrétienne, ce doit d’abord être soi-même se comporter en chrétien. Alors que faire ? Je suis au PCD : est-ce que ça va changer la face du monde ? Rien de moins sûr… Ma certitude profonde est que les choses ont été durablement transformées par la conversion des gens en place. Lorsque Constantin, ou Clovis, sont devenus chrétiens, ils étaient déjà au pouvoir. Eux ont profondément et durablement changé la donne. Il faut pouvoir convertir ceux qui, aujourd’hui, tiennent le manche. J’ai ainsi envoyé mon livre à Jean-François Copé : il a une tête de futur président, les dents qui rayent le parquet. Il faut qu’il comprenne que la conversion au catholicisme est sans doute la clef de sa réussite.

GENERATION FA8 : Selon vous, comment se fait-il que la Sainte-Vierge soit autant apparue dans notre pays ? A quand remonte sa dernière apparition en France ? Serait-il possible de nous en dire plus à ce sujet ?

La Vierge continue d’apparaître en France ! Il y a actuellement des apparitions, pas encore reconnues, bien sûr, près de Dole, dans le Jura ! Je suis frappé par le nombre de messages que la Vierge a spécifiquement destinés à la France, comme à La Salette, Pellevoisin, L’Ile-Bouchard. Jésus lui-même n’a pas manqué de se manifester chez nous. Je ne suis pas leur interprète, aussi je leur laisse la parole : « La France est toujours bien chère à mon divin Cœur » (Jésus au couvent des Oiseaux, 1823), « Dites aux petits enfants  de prier pour la France, car elle en a grand besoin » (la Vierge à L’Ile Bouchard, 1947). On nous promet parfois une bonne correction : « La France a corrompu l'univers, un jour elle sera punie » (Marie à La Salette, 1856). Cela laisse l’impression d’une véritable relation d’amour filial : il est beaucoup attendu de la France, comme d’une fille aînée, et celle-ci n’est souvent pas à la hauteur.  Pourtant, lorsque la France se sera reconvertie, « les nations se convertiront, la foi se rallumera partout » (La Salette).

GENERATION FA8 : Jean-Paul II lors d’une visite en France avait dit : « France qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? » Cette formulation vous paraît-elle juste ou excessive ? L’apostasie de la France ne serait-elle pas irréversible ?

Bien sûr que cette formulation est juste et n’a rien d’excessif ! Bien sûr aussi que l’apostasie de la France n’a rien d’irréversible ! Dieu n’a-t-il pas épargné Ninive parce qu’il y restait un juste ?  Ce n’est pas à nous d’apprécier ce qui Lui est possible ou non : tout Lui est possible, bien sûr ! Et nous sommes quand même de nombreux croyants, prêts à « mettre le feu » (ignem veni mittere in terram). Je ne serai pas aussi pessimiste que vous sur la question de la déchristianisation de la France : d’abord – et c’est ce que démontre mon livre – elle reste très imprégnée de valeurs chrétiennes, ensuite je constate un renouveau extraordinaire de la foi. La jeunesse est bien plus fervente que quand j’avais votre âge.

GENERATION FA8 : Beaucoup parlent d’islamisation de la France. Cette vision vous paraît-elle juste ou fausse ? Mesurée ou excessive ? Que pensez-vous des constructions de mosquées qui fleurissent partout en France ?

Je suis aux premières loges, en tant que professeur en banlieue, pour témoigner de l’islamisation de la France, qui dépasse même ce que vous imaginez, par le jeu de l’immigration (toujours massive), des mariages mixtes, des conversions, de la pression sociale. Mais je peux aussi témoigner d’un nombre non négligeable de conversions de musulmans au christianisme, et c’est alors à chacun de devenir missionnaire ! Et puis il faut compter sur l’Esprit Saint, qui souffle toujours là on ne l’attend pas. Si vous me permettez un conseil de vieux à des jeunes, ne tombez surtout pas dans le désespoir morose de nombre de vos aînés : certes la situation semble largement compromise, mais ne croyons-nous pas à un Dieu qui fait des miracles, y compris politiques, à la condition qu’on y croie absolument ? Alors soyons joyeux : la France est certes au bord de l’islamisation, mais Dieu va nous donner l’occasion, parce que nous y croyons dur comme fer, d’assister à la déroute complète de l’islam !

GENERATION FA8 : « Les rois ont fait la France. La France se défait sans les rois » Cette phrase de Maurras n’a jamais été autant d’actualité. La République n’a-t-elle pas montré ses limites ? Ne faudrait-il pas commencer à poser la question du changement de régime ?

Je ne crois pas que Jésus ait prôné un régime politique plutôt qu’un autre. Lorsqu’Il a vu le jour, la Palestine faisait partie de l’Empire romain ; elle était pour partie royaume (celui du fameux Hérode), pour partie province romaine. Rome venait elle-même de subir un changement de régime, avec le passage de la République à l’Empire. Et Il ne s’en est jamais mêlé, Il n’y fait même pas allusion. Nous avons connu des heures glorieuses sous les rois, mais aussi sous nos deux empereurs, et même à certains moments de la République : qui peut prétendre que la France s’est défaite à l’époque du général De Gaulle, qu’on aime ou non le personnage ? Non, encore une fois je crois que ce qui compte c’est de travailler à l’évangélisation des hommes et des femmes que la Providence nous a donnés comme dirigeants, dans le cadre institutionnel qui est le nôtre. A titre personnel toutefois, j’accueillerais avec faveur un retour de la Monarchie, parce que je crois que, comme le constatait déjà Polybe en 150 av. J.-C., toutes les démocraties ont vocation à finir dans la démagogie puis la tyrannie. Les Romains ont été soulagés de mettre un terme à leur République, où le civisme s’était perdu (« du pain et des jeux ! », c’était tout ce qui intéressait désormais l’électorat) et qui avait dégénéré en guerres civiles permanentes. Avec déjà une immigration débridée (« Rome n’est plus dans Rome ! »). Ensuite il y a eu un âge d’or de deux siècles. On est là aujourd’hui !

GENERATION FA8 : Que vous inspire la monarchie de Saint-Louis ?

Saint Louis, c’est évidemment le cas idéal : un homme de foi doublé d’un grand chef d’Etat, parce que sa vision politique était en permanence fécondée par sa foi. Maurras pensait qu’il fallait être « politique d’abord », à quoi Maritain répondait par « la primauté du spirituel ». Saint Louis, comme Jeanne d’Arc, nous prouvent qu’on ne construit politiquement rien de solide sans l’ancrer dans le roc de la foi (« les hommes d’armes combattent, mais c’est Dieu qui donne la victoire », disait la Pucelle). C’est le message que j’essaye dans mon livre, « La Vocation chrétienne de la France », de faire passer aux hommes et femmes politiques de notre temps.

Propos recueillis en mai 2010.

Les réponses n’engagent que leurs auteurs et non notre organisation.

Nos entretiens peuvent être repris en citant la source.


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