15 février 2010   


A propos des Dumas !



Monsieur Claude Ribbe, dont je n'ai jamais entendu parler, est un métis des Antilles. Aujourd’hui Haïti est sous le feu de l’actualité pour cause de séisme, alors il s'est lancé dans une campagne raciste ayant pour support le général Dumas. Sa diatribe est parfaitement ridicule, mais peut être hélas efficace !

Le général Dumas, le « diable noir » a eu une carrière militaire aussi brève qu'arrangée et donc malheureusement contestable, c'est hélas un  fait historique, et les faits sont têtus : car même si à l'époque les carrières militaires savaient se faire fulgurantes, mais on avait encore jamais vu un petit sous off (fut-il très méritant!) promu lieutenant-colonel du jour au lendemain - ce fut le cas dans la fameuse légion des afridescendants (en un mot des descendants d’esclaves) - pour finir général ... Cette carrière éclair (à peine plus de dix ans !) doit beaucoup aux "besoins politiques du temps" : ceux de la révolution. Et ceux de la maçonnerie émergente contemporaine, comme pour le Chevalier de Saint Georges dont nous reparlerons.

On retrouvera cette situation de grades de complaisance pour les chefs des groupes de résistants en 44...

Cependant, personne ne mettra en doute que Dumas ne fut effectivement un grand soldat, mais de là à en faire un grand général du Directoire ou du Consulat, ou à laisser entendre - comme on le lit sur Internet aujourd’hui - qu'il fit un temps, par sa popularité, de l'ombre à Bonaparte qui l'aurait alors « court-circuité ». Faudrait peut être pas pousser trop loin ! Retenons à son actif qu’il ne semble pas avoir manifesté le moindre enthousiasme à l’idée de participer au génocide vendéen, ce qui lui aurait valu par dérision le sobriquet de « monsieur l’Humanité ». Ce sobriquet est d’ailleurs lourd de signification : il traduit bien le mépris des égorgeurs pour le peuple qu’ils ont alors allègrement massacré en toute connaissance de cause. Quand Claude Ribbe  qualifie Dumas de « plus grand général de l’Empire » alors qu’il quitta l’armée sous le Consulat, toutes les limites du grotesque sont franchies ! Monsieur Ribbe se revendique agrégé de philosophie, cela, personne ne le lui contexte, mais il n’est visiblement pas agrégé d’histoire ! http://www.claude-ribbe.com/ D’ailleurs, j’ai constaté que la formule avait récemment changé sur son blog : on y parle plus du plus grand général de l’empire, mais du « plus grand général de la république » ou du « plus grand général de la révolution ».

Quant à la fameuse légion d'honneur non décernée au général Dumas, il faudrait peut être rappeler que la Légion d'Honneur fut instituée le 19 mai 1802... la veille de la signature du traité d'Amiens qui consacra la remise en ordre des colonies révoltées et la liquidation de l'affaire d'Haïti où nombre des amis basanés du "général" Dumas, fort sympathisant de cette cause et ami de Toussaint Louverture,  furent impliqués.
Ajoutons que des rivalités avec son supérieur, le Chevalier de Saint Georges, autre métis, d’origine guadeloupéenne, colonel commandant en titre de la fameuse légion des afridescendants dite « Légion des Américains», refondue en XIIIème Régiment de Chasseurs à Cheval,  avaient terni son images... Et mieux vaut ne pas évoquer de sombres affaires de trafics sur les chevaux de remonte de l’armée qui éclaboussèrent quelque peu nombre de ces personnages « hauts en couleur ».

Pas étonnant dans ces conditions si Dumas fut alors remercié sans solde et "oublié" des honneurs à venir, comme il avait été apparemment oublié des honneurs passés. Car, il faut aussi le rappeler, depuis le Directoire - les ordres militaires ayant été abolis par la Convention - habitude avait été instaurée de donner des armes d'honneur (en métaux précieux gravées au nom du récipiendaire) faites à la manufacture de Versailles... pour récompenser les soldats et officiers valeureux. 2 000 au moins de ces armes, qui font aujourd’hui la joie des collectionneurs, furent ainsi décernées. Ces héros firent plus tard l'objet de la première promotion de la Légion d'Honneur en janvier 1803. L'absence de promotion de Dumas dans l’ordre, non noté à cette date, prouve que son "héroïsme" n'avait visiblement pas sauté suffisamment aux yeux durant le Directoire pour avoir apparemment eu droit comme nombre d'autres soldats à un sabre d'honneur ! Alors que son nom a été gravé, comme celui de tous les généraux, sous l’arc de triomphe de l’étoile : l’argument raciste est donc totalement sans fondement !

Claude Ribbe soutient pourtant avoir vu un « rapport de captivité » faisant état de la remise d’un sabre d’honneur à Dumas par Bonaparte à l’occasion de la bataille de Damiette en 98 et qui serait conservé à Villers–Cotterêts. Curieux non ? Alors voir aujourd’hui quelqu’un lancer une campagne pour décerner la Légion d’Honneur pour des actes vieux de plus de 2 siècles, accomplis en une période où ladite Légion n’avait pas encore été créée... Cela ne manque pas de sel !

Certains, plus inventifs, afin de défendre la mémoire du fiston, se lancent dans une analyse fumeuse des « nègres » de l’art et comparent Dumas et Rubens ! Rien de moins !
Car je ne vois pas le rapport entre les "nègres" de Dumas (plumitifs oubliés, sauf le fameux Maquet, voire peut être exceptionnellement Nerval) et les peintres qui entouraient Rubens : de Jacob Jordaens à Jan van Dyck ou Franz Halls, et j’en oublie, chacun est un immense peintre qui ne doit absolument rien au talent ou au renom de Rubens ! Pour ceux qui aiment Anvers (et même pour les autres !), j'ose croire qu'ils auront visité l'imprimerie Plantin - la plus ancienne des Flandres, aujourd’hui musée Plantin-Moretus - qui conserve, outre les presses du temps, toute une collection présentée d'ouvrages imprimés dont les frontispices des pages de garde ont été réalisés par Rubens. Il est savoureux de voir les ratures et les coups de plume rageurs de Plantin qui corrigeait sans complaisance les maquettes et les projets de Rubens avant la mise à la gravure des plaques ! Comme quoi déjà en son temps, le peintre de cour des "oreillers de chair fraîche" n'était pas exempt de critiques violentes qu'aucun de ceux qui sont qualifiés d’être ses "collaborateurs" n'essuya jamais ! Ceci pour dire que monter en épingle Rubens aux dépends des rivaux de son temps, pour mieux dénigrer les nègres littéraires, pour la plupart obscurs et sans talent, d'Alexandre Dumas me paraît un procédé un peu... hasardeux. Tout au plus, cela conduirait à penser que chacun s’entourant à la mesure de sa compétence, on retrouve tout naturellement des artistes de premier plan autour de Rubens et pratiquement uniquement d’obscurs scribouillards autour de Dumas : chacun a les collaborateurs qu’il mérite !

Toute cette histoire est donc une affaire idéologique navrante qui n'existerait pas en d'autres temps. Mais voilà, à l'époque du féminisme et de l'anti-racisme roi, il faut politiquement des "signes forts". La panthéonisation en est un des plus emblématiques, au moins pour la propagande républicaine.

On mit Zola au panthéon par philosémitisme (à cause de l'affaire Dreyfus). Car sur un plan strictement littéraire, on attend toujours d'y voir transférer son illustre prédécesseur: Balzac!) On y mit Malraux par passion communiste. On voulut y mettre Georges Sand par apologie du féminisme, le personnage illustrant par sa vie aussi tourmentée que débauchée la "libération de la femme"... parce que sur le plan littéraire, franchement, c’est simplement gentillet : dans le genre cela ne vient pas à la cheville d’un Lavarande par exemple ! On voulut y mettre Jules Verne pour son apologie de la science athéiste ... jusqu'à ce que l'on découvre qu'il appelait un chat un chat, trouvait parfois qu'un nègre ressemblait à un singe, considérait qu'un juif n'était pas un aryen, et... comble d'horreur, avait toute sa vie affiché une sympathie républicaine aussi modérée qu'une ardeur orléaniste sans faille.

On y a mis Dumas uniquement parce qu'il était métis ! Et le Monde titra ce jour là sur la "France métissée".

Ce qui est doublement idiot :
- le fait d'être métis n'est pas en soi une qualité, pas plus que ce n’est un défaut : ce n’est qu’un état !
- le fait qu'Alexandre Dumas soit foncé n'a nullement impliqué le « métissage culturel » qu'il est de bon ton de prôner aujourd'hui: Dumas passa toute sa vie en France et n'eut aucun rapport direct suivi avec la supposée "culture africaine des colonies".

Mais pour se faire, on a trouvé toutes les qualités à Dumas...qui n'en demandait pas tant. Sur le plan littéraire, son œuvre romanesque – avec ou sans nègres – n’a aucun fond : Paul Féval a fait aussi bien, pour ne parler que de lui. Sur le plan historique, c'est un ensemble de récits bourrés de conneries. Si l'on voulait monter au pinacle un écrivain de sagas, pourquoi pas Eugène Sue, pour un peintre de caractères plus moderne, pourquoi pas Georges Duhamel ou Maurice Druon ? Si l'on voulait honorer un écrivain populaire, pourquoi Guy des Cars... C'est du même niveau littéraire. Bref tout ce tapage n'a aucun sens.

Ajoutons, pour l'histoire, que comparer Pouchkine et Dumas relève de l'escroquerie intellectuelle pure et simple. Pouchkine est certes métissé, s'appelle aussi Alexandre et est aussi descendant de militaire : ce sont bien les seuls points communs avec Dumas !

Pouchkine est le petit fils du « nègre de Pierre le Grand », Ganibal, enfant esclave camerounais ou éthiopien vendu à Constantinople et racheté pour le tsar qui voulait tester « l’aptitude des sauvages à assimiler l’éducation et la culture » (sic !) . Ganibal, baptisé Abraham, fut plus tard marié à une princesse russe, de la famille Sioberg d’origine scandinave - au grand dam de la cour – (après un premier mariage houleux avec une grecque qui le trompait : Evsokia Doper). Il fit une fort belle carrière militaire et devint un personnage éminent à la cour après l'accession au trône d'Élisabeth Ire. Élevé au grade de major général, il devint gouverneur de Tallinn, un poste qu'il occupa de 1742 à 1752. L'impératrice Élisabeth lui donna le domaine de Mikhailovskoye, (province de Pskov), avec des centaines de serfs où il se retira en 1762. Comme quoi un ancien esclave africain concevait parfaitement pouvoir disposer et user d’esclaves... blancs ! [On oubliera pas que l’esclavage des noirs est une pratique ancestrale africaine qui ne doit rien aux blancs ou à la colonisation, mais tout à des traiteurs, venus d’Europe ou d’Amérique, qui achetaient les captifs aux roitelets africains vivant de la capture et de ce fructueux commerce !] Le fils aîné d’Abraham Ganibal, Yvan,  fit également une superbe carrière militaire. Ce qui montre qu’il n’y avait aucun racisme à la cour de Russie à la fin du XVIIIème.

Ainsi Alexandre Pouchkine a toujours évolué dans le plus haut milieu aristocratique russe dont sa famille était issue. C’était un homme infiniment cultivé qui excella dans tous les genres littéraires, poète, auteur aussi de romans historiques, mais eux rigoureux et fort peu critiquables sur le plan évènementiel (comme la Fille du capitaine, vie romancée de Pougatchev, par exemple) Dumas, qui s’appelait en réalité Davy de la Paillerie, était aussi de noble origine, même s’il n’en fit jamais cas. Novateur, Pouchkine est à l'origine d’un vaste mouvement littéraire et poétique au XIXème siècle. Une toute autre « pointure », d’ampleur européenne, que celle du feuilletonniste parisien des Trois Mousquetaires !

Pouchkine restera surtout comme très grand poète, le plus grand poète russe après Lermontov, tué stupidement en duel à Moscou pour une histoire de femme, par un officier français, d'Anthès, l'époux de la soeur de sa femme! Curieuse analogie de nom (Dantès) avec le héros du Comte de Monte Christo de Dumas, mais c’est bien le seul rapport ! Rien à voir donc entre l’immense poète russe et le feuilletonniste parisien en vogue, geuletonniste et glouton, qui mourut dans son coin à Dieppe, amoindri des suites d'un AVC, et couvert de dettes des suites de ses excès et de ses folles prodigalités.

Le nouveau film en cours de tournage « L’autre Dumas » de Saffy Nebbou avec Gérard Depardieu, suscite une levée de bouclier dans la bien-pensance anti-raciste et est ouvertement qualifié de « négrophobe » par certains fanatiques dont précisément Claude Ribbe... Mais avec son côté truculent et excessif, Gérard Depardieu me semble particulièrement bien trouvé pour incarner ce personnage !

Monsieur Claude Ribbe devrait y réfléchir : il n’y a pas d’erreur de casting !


Saint - Plaix

 


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